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  • Hubert Marlin

Imanyé Dalila Daniel – Zaïre et Théophile pas de Pitié pour les Nègres


Bonjour Imanyé Dalila Daniel, Flashmag par ma voix vous remercie d’avoir accepté de prendre un moment de votre temps pour cette interview. Nous allons rentrer dans le vif du sujet, sans avant-propos. S’il est vrai que vous étiez déjà connue dans les couloirs de la culture afro Caribéenne car vous avez mis en scène des pièces de théâtre, notamment depuis 1992, avec la comédie musicale Manon au pays de Manman Dlo. Femme de culture vous avez d’ailleurs reçu plusieurs distinctions de la SACEM Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique. Notamment en 1999 et 2001 ou vous avez reçu le Prix SACEM 2000 de la meilleure Biguine.

Alors question classique qu’est qui vous amène à l’écriture ?

Imanyé : le plaisir d’exprimer les idées et que les mots chantent à l’oreille, et à l’âme. Le plaisir d’écrire depuis mon enfance, m’a amené à l’écriture. J’étais curieuse je lisais beaucoup, j’écrivais des poèmes des chansons aussi. Je ne me rendais pas compte de ce que je faisais, et puis un jour j’ai compris que ce que je faisais était assez original, alors j’ai commencé à faire attention, à m’écouter, à mettre des paroles sur ces mélodies qui me venaient à l’esprit alors j’ai réalisé que j’étais chansonnière. Et lorsque j’ai fini mes études que j’ai dû écourter, car ma mère avait déjà un certain âge et avait eu 13 enfants, je n’ai pas voulu lui imposer un cursus scolaire long, alors quand j’ai terminé mes études, je me suis tout naturellement dirigé vers le journalisme, car il s’agissait là encore d’écrire. Donc, j’ai été journaliste formée à la Martinique à l’investigation et à la recherche de l’information.

J’ai été journaliste pendant de nombreuses années pour la presse écrite, avant bien sûr de travailler pour les chaines de radio et de télévision. Je suis une personne de communication je crois que j’ai une facilité à m’exprimer. Je n’ai pas calculé mon parcours j’ai fait des choses au fur et à mesure.et puis un jour je suis tombé sur une histoire qui m’a ému, et j’ai décidé d’écrire ce roman.

De Zaïre et Théophile, parlons-en qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire ?

Ecoutez, j’ai une amie Hanetha Vete Congolo qui est professeure de littérature caribéenne dans une université américaine, et elle vient régulièrement en vacances en Martinique et quand elle revient on se voit régulièrement et on refait le monde. Et un jour nous parlions de l’océan de solitude que l’on peut observer chez les hommes et les femmes en Martinique, alors elle me dit il n’en a pas toujours été comme ça, regarde par exemple Zaïre et Théophile . Alors je lui demande qui est Zaïre et Théophile c’est alors qu’elle me conte cette histoire d’amoureux africains au destin poignant. Une histoire que Victor Schoelcher évoque brièvement dans un de ses écrits en 1840, en disant qu’ils étaient de la même ethnie, sans pour autant là citer… Je trouve cette histoire magnifique je la trouve plus belle encore que Romeo et Juliette, car Romeo et Juliette se tuent par hasard, tandis que pour Zaïre et Théophile la problématique est plus communautaire, ils se soustraient d’un monde violent, pernicieux et inhumain celui de l’esclavage. J’ai trouvé que cette histoire était très belle, et il fallait que tous les martiniquais la connaisse, car nous manquons cruellement de héros dans notre histoire. Je les ai trouvés vraiment magnifiques ces deux-là et j’ai décidé de raconter leur histoire. L’histoire se déroule 10 ans avant l’abolition de l’esclavage, et il fallait retranscrire fidèlement ce qu’était la vie en Martinique à cette époque. Ce fut un travail d’enquête long de 3 ans. J’ai découvert des choses ahurissantes j’étais partie pour écrire une histoire d’amour Zaïre et Théophile les amants de la rivière salée, je me suis retrouvée à écrire un ouvrage qui vas de 1820 à 1869 c’est-à-dire de la période post abolitionniste à la période post abolitionniste. Les amants de la rivière salée est devenu, "Pas de pitié pour les nègres" car j’ai découvert que le sort des noirs avait été scellé à cette époque, par la communauté esclavagiste créole. Un système a été mis en place pour permettre la domination perpétuelle des descendants africains en Martinique.

Pourquoi avez-vous pensé qu’il fallait la conter aujourd’hui ? Y a t-il une espèce d’actualisation des faits tant l’histoire tend à se répéter ?

Je ne sais pas si l’histoire s’actualise c’est des faits passés. Des faits peuvent être réécrits mais ils ne peuvent pas être changés. Et cette histoire nous ne la connaissons pas. Par exemple chez nous à l’école nous avons appris ceux de ma génération en tout cas, que nos ancêtres étaient les gaulois, c’est à 20 ans que moi personnellement j’ai pris connaissance qu’il y avait eu de l’esclavage en Martinique, en tombant sur un livre de l’historien Armand Nicolas qui expliquait que le 22 mai 1848, il y eut une révolution d’esclaves en Martinique, et qui dit révolution d’esclavage dit existence d’un système de servitude. Ce fut un choc un voile qui s’est déchiré devant mes yeux. Nous ne connaissons pas assez notre histoire. Et d’ailleurs depuis que ce livre est sorti, on me fait comprendre que c’est la première fois que l’on décrit au détails pres, la vie des africains en Martinique pendant l’esclavage. On regarde les esclaves comme un bloc froid pourtant c’était des gens qui avaient des personnalités diverses et un background distinct des uns des autres. Nés en captivité ou déporté de force sur l’ile, enfant ou adulte. Les lecteurs se rendent compte que les esclaves étaient des gens comme eux, qui avaient des vies des rêves des aspirations, que l’on a simplement privé de tout. Même le ventre des femmes ne leur appartenait pas. L’histoire de l’esclavage n’est pas connue, et pire on fait tout pour qu’on en parle pas.

Avec cet ouvrage qu’elle message voulez-vous porter ? Quel public visez-vous ?

Imanyé : C’est la connaissance. Je pars du principe que la connaissance rend libre, elle donne les outils pour analyser les choses et c’est en analysant des choses que l’on comprend et on découvre des vérités cachées… Le public que je vise en premier c’est la Martinique, il important que les Martiniquais apprennent leur histoire pour qu’ils sachent ce qu’il s’est passé dans le passé pour comprendre ce qu’ils sont aujourd’hui… Zaïre et Théophile sont des héros très important pour nous, car à travers leur histoire, ils reviennent nous apprendre notre histoire.

Vous semblez refuser de porter l’identité créole, que logiquement vous estimez appartenir aux colons esclavagistes des caraïbes, cependant certains estiment que la créolité c’est le métissage entre les cultures africaines et occidentales dans un milieu distinct à savoir la caraïbe, selon vous quelle est la juste mesure. Le noir des caraïbes comment doit-il se définir car le problème identitaire reste pour certains une délusion honteuse ?

Imanyé : C’est un problème très profond car il peut diviser, or selon ce que je comprends les choses sont simples. Il y a un mot créole, et il y a une identité créole, et ce mot au départ désignait les colons esclavagistes qui en s’installant dans les Caraïbes pour plusieurs générations y ont apporté un certains modes de vie. Ces gens-là dans tous les documents sont appelés créoles. Alors ils ont importé des meubles, un certain type d’ animaux domestiques comme des chiens qu’ils ont appelé créoles, pareil pour les africains qu’ils ont importé qu’ils ont nommé créoles, comme toute leur propriété. Bon cela a quand même duré 300 ans cette histoire. Ce qui veut dire que sur cette terre il y a d’un côté les créoles, et les nègres de l'autre. Alors, que subitement aujourd’hui l’on dise qu’on est tous créoles, je trouve ça grave ! Je trouve ça très grave… car on me demande de prendre l’identité historique du bourreau. Je ne peux pas, car je trouve que c’est une insulte à la mémoire de mes ancêtres. Le motif selon lequel créole c’est métis ne tiens pas. Je regrette, les vrais créoles sont toujours en place, et contrôlent l’économie de l’ile comme dans l’ancien temps. Créole ne sous-entend pas métis mais békés. Il y a des créoles en Louisiane et ce sont des blancs, il y a des créoles en inde et ce sont les blancs, il y a des créoles partout où les colons esclavagistes ce sont installés. Je ne suis pas une créole, mais une femme noire Afro caribéenne descendante des africains déporté dans les Caraïbes. J’ai le droit de revendiquer l’héritage culturel de mes ancêtres d’Afrique. Je ne veux pas m’appeler créole d’autant plus que l’on me défend de m’appeler africaine.

Le racisme reste très récurant dans les caraïbes et pas seulement celui des Békés envers les Afro, mais aussi et surtout celui des métisses envers les plus sombres de teint une tendance que l’on appelle collorisme aux Etats-Unis, il arrive encore aux Caraïbes de nos jours que l’on jette de l’opprobre sur ceux qui ont une peau plus foncée à votre avis pourquoi et comment sortir de ce genre de comportement ?

Imanyé : Mais qui a créé cette différence ? Qui a créé cette division ? Volontairement qui a distingué le noir qui venait d’arriver de celui qui était là depuis ? Qui a fait à ce que partout en Afrique on sente le besoins de se décaper la peau pour se sentir beau ? Partout où le colon est passé il a créé des divisions pour mieux régner sans ce système là en Martinique les colons n’auraient pas survécu. Le nombre des esclaves à un moment était plus important que celui des colons. Il fallait des méthodes strictes pour maintenir le statu quo. Et le racisme actuel n’est que la suite logique de ce qui a commencé à l’époque de l’esclavage. Le plus grand crime que le blanc a fait au noir, c’est de lui avoir donné la haine de lui-même, par des méthodes d’une violence extrême.

Dans l’évolution des peuple noirs des Caraïbes et même du restant du monde, il y a deux tendances , celle qui visent une assimilation graduelle, mais totale de la race dite noire dans le moule blanc, et la tendance africaniste qui trouve qu’il faut évoluer en gardant nos racines en l’état actuel des choses qui a des chances de gagner cette bataille dans le future des peuple noirs ?

Imanyé : Je réfute cette thèse qui veut que nous soyons ligués les uns contre les autres. A vouloir être l’un, le contraire de l’autre. Chacun a le droit de choisir la civilisation dans laquelle il se sent confortable et cela ne doit pas être une lutte, un duel cela doit être une question individuelle.

Pour peu que la culture que l’on choisisse nous sied vraiment car ça et là le racisme continuera d’exclure certains, peu importe leur choix culturel, il n’est pas toujours évident qu’ils se fassent accepter dans une communauté culturelle à cause de leur apparence.

Pour revenir à votre ouvrage l’histoire d’amour, est devenue une histoire rebelle d’autodétermination, qui en même temps mets en garde tous ceux qui refusent toujours de prendre position. Pourquoi le récit a pris cette tournure ?

L’histoire est ce qu’elle est… j’ai essayé de la raconter fidèlement mais vu le manque d’éléments j’ai dû leur donner l’origine wolof, car c’est une tribu que je connais, un peuple que je connais mieux. Toujours est -il qu’ils se sont rebellés en se suicidant. Zaïre et Théophile, se sont soustraits à leur condition. Ils l’ont fait ensemble en couple. Donc c’était un acte de résistance. Ces amoureux sans sépulture, reviennent des morts pour nous conter notre histoire.

Combien de temps il vous fallut pour réaliser cet ouvrage ? où est-il disponible ?

3 ans il est disponible dans toutes les librairies de Martinique, il est dans les librairies panafricaines à Paris, il est disponible sur internet à partir de www.leetchi.com

Au moment de clore cet entretien avez-vous un mot spécial envers le public une question que vous auriez aimée nous voir vous poser ?

J’aurais aimé que l’on me pose la question de savoir ce que je pense du comportement des grands créoles d’aujourd’hui. Et moi je suis triste pour eux car on se souviendra d’eux comme des gens qui ont été riches et puissants exactement comme leurs ancêtres et ils ne seront rien de différents, et dans ce monde moderne, ils avaient pourtant l’opportunité de faire changer la donne, d’entrer dans l’histoire en brisant leurs propres chaines. Ils ont une vie d’une grande banalité.

Quant à la population noire des Antilles pensez-vous qu’elle est entrain de réécrire son histoire ?

Moi je suis très pessimiste, il nous reste très peu de temps à exister en tant que population noire en Martinique, dans la mesure où les statistiques sont claires j’ai même écrit une pièce de théâtre dessus 2030 Edmond de Rosenberg. Il y a un génocide par substitution déjà Aimée Césaire le déplorait il y a 40 ans à savoir que les populations noires se font de plus en plus remplacé et d’ici 20 ans il n’y aura presque plus de noirs en Martinique. Les jeunes quittent l’ile et ne reviennent pas, car ils n’ont pas d’avenir. Il ne nous reste plus beaucoup temps pour réagir en tant que peuple et à titre personnel chacun doit définir ce qu’il fait de sa vie de sa terre de sa descendance.

Imanyé Dalila Daniel, merci de nous avoir accordé cet entretien.

Imanyé : c’est plutôt moi qui vous remercie.


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