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  • Hubert Marlin

Le Commerce de la Haine: Libye 2011


Mariam avait fui Asmara, avec sa famille en 1988 alors qu’elle n’avait que 5 ans et son frère 7. Le conflit qui opposait l’Erythrée à l’Ethiopie depuis 1961, avait rendu le pays exsangue. Les grandes sécheresses des années 80 quant- à elles avaient fini par convaincre son père de migrer vers des pâturages plus verts. L’infortune les installa en Libye, et spécialement à Benghazi, l’une des terres les plus proches du continent européen était une porte qui à terme devait les mener en Europe. Cependant, le départ pour l’Europe finalement ne se fera pas, la Libye finissant par offrir un emploi stable pour ses parents, et l’opportunité d’aller à l’école pour son frère et elle. La Libye des année 90, étaient résolument tournée vers le développement, et la modernité. La chute du mur de Berlin, avait sans doute aidé à adoucir les tensions sur le continent, la guerre qui avait vu le soutien du colonel Mouammar Kadhafi a certaines factions en conflit au Tchad voisin s’était achevé après une rétrocession de la base militaire de la bande d’Aouzou au Tchad sur décision de la cour pénale de justice en février 1994. Dans les années 90’, la Libye était devenue un El Dorado pour les travailleurs émigrés du restant de l’Afrique.

Les jeunes Libyens, terminant leurs études refusaient des emplois de bas d’échelle, attendant simplement que l’Etat leur fournisse un meilleur emploi, un bel appartement et des voitures neuves de service. La fortune des libyens de souche, aidait celle des émigrés, ouvrant un marché de l’emploi, dont la demande ne pouvait qu’être palliée par l’offre, des centaines de milliers de travailleurs qui venaient du restant du continent africain. La Libye, étant un pays vaste de 1 million 759 450 km2, pour une population d’à peine 6 millions d’individus, la manne de travailleurs émigrés ne pouvait qu’aider à son développement, tout en donnant au pays un rayonnement à travers le continent qu’il mériterait bien. Le passé trouble de soutien aux organisations dites terroristes pour les uns, et combattant de la liberté pour les autres, était terminé. L’embellie n’allait hélas durer que de 2 décennies pendant lesquelles, les parents de Mariam étaient retournés sur les berges du Barak, après avoir économisé assez d’argent pour s’acheter une ferme et vivre une vie paisible de paysans. Leur père était né sur les rivages de ce fleuve, qui tirait sa source sur les plateaux de l’Érythrée. Mariam elle était restée en Libye, elle avait terminé des études d’infirmière, et en plus venait de se marier à un Libyen avec qui elle attendait son premier enfant, depuis quelques semaines. Son frère Mickael était depuis installée en Espagne où il travaillait comme ingénieur en bâtiment. Mariam parlait et écrivait parfaitement l’amharique, l’arabe et l’anglais tandis qu’elle avait une bonne maîtrise du Tamazight, la seconde langue nationale du pays.

La situation de la criminalité de Benghazi était devenue si préoccupante, que les autorités centrales quelques années auparavant avaient dépêché sur la ville une unité du service d’intelligence libyen. le Mukhabarat el-Jamahiriya. Le mari de Mariam, Moustapha Kamis était issu de ce contingent de barbouzes, qui essayait de voir plus clair dans les commerces odieux qui semblaient devenir la norme dans la région portuaire. Si les fonctionnaires de police corrompus, avaient tendance à fermer les yeux sur les traitements racistes que subissaient les africains venus du sud du Sahara, ce n’était pas la même chose pour les forces d’Elites, qui souvent avaient reçu mandat du guide lui-même de protéger les plus faibles comme les migrants d’Afrique noire. Aussi dans la ville deux camps s’étaient créés, il y avait ceux qui toléraient les africains à peau sombre, et ceux qui les abhorraient. Le début de la crise libyenne allait donner un avantage conséquent à ceux qui espéraient un jour mettre le grappin sur ces nègres aux mœurs bizarres qui envahissaient leur pays. De la même manière la pègre de Benghazi, avec qui la communauté internationale s’allia pour chasser Kadhafi avait comme ennemi naturel, les autorités du gouvernement central qui ne laissait pas prospérer leur commerce de la honte. A Benghazi les réseaux de trafic humain, qui avait pour fonds de commerce la pédophilie, la prostitution masculine et féminine, le trafic des organes humains, les stupéfiants et la surenchère des passeurs vers l’occident étaient combattus par les autorités. Forcement la chute du gouvernement de Mouammar Kadhafi, ne pouvait qu’aider cette nécrose de prospérer. Aussi les gangsters devinrent la coalition de transition pour la libération de la Libye, de la tyrannie du colonel berbère. Ils apprécièrent à sa juste valeur la diabolisation de celui qui terrorisait leur infamie. Lorsque les premières manifestations commencèrent, cette coalition informelle de groupes terroristes et de gangs de trafiquants, qui avait reçu un appui considérable des forces étrangères en armes et en entrainement clandestin par les forces spéciales occidentales, attaquèrent immédiatement les prisons de haute sécurité à l’extérieur de Benghazi où étaient reclus certains des caïds de la pègre de cyrénaïque, que les autorités avaient réussi à museler. Les rangs de cette rébellion criminelle désormais grandi de tous ces repris de justice attaquèrent, les postes de police et les bâtiments officiels. Répandant la mort, sous le regard approbateur des chasseurs bombardier de l’OTAN qui contribuèrent au carnage depuis les airs.

Cela faisait deux jours que Mariam n’avait pas vu son mari, des massacres effroyables avait été commis dans la ville. Les dépouilles des policiers sommairement exécutés par fusillades étaient pendues aux ponts des autoroutes où elles continuaient à recevoir des rafales des mitraillettes. Il y eut des pogroms. Des nettoyages ethniques. La guerre permettant la réalisation impunie, des instincts odieux de certains. Un nombre innommable de migrants africains se firent violer à la kalachnikov, le témoignage macabre de leur corps jonchant les rues rappelait aux passants que la Libye n’était plus la terre du panafricanisme. Les miliciens avaient remis au gout du jour le mode d’exécution qui avait fait fureur au Liban. Tirer une balle dans le rectum de quelqu’un que l’on voulait voir mourir dans les souffrances atroces.

L’Hôpital ou Miriam travaillait avait été en partie bombardé, elle était partagée entre aller continuer son service à l’hôpital, ou aller à la recherche de son mari. Toutes les lignes téléphoniques avaient été coupées. C’était le blackout total. C’est pendant qu’elle tablait sur cette question, qu’elle attendit des tirs à l’arme automatique aux alentours de sa concession. Il y avait une chasse à l’homme contre les africains du reste du continent, que l’on accusait à tort ou à raison de soutenir le régime en place. Les miliciens entrèrent dans sa demeure, explosant la serrure par une rafale de mitraillette, et lui demandèrent de les suivre. Elle fut grossièrement fouillée, embarquée manu militari, jetée à l’arrière d’un Pick up blanc, et conduite dans un camp de fortune, que les miliciens avaient aménagé à l’extérieur de la ville dans un bâtiment qui avait jadis fait office de prison. Des questions lui furent posées sur son mari, son emploi, et quand était la dernière fois qu’elle l’avait vu. Elle leur dit ce qu’elle savait, omettant sciemment de dire qu’il était une espèce d’agent de service de sécurité sans uniforme. Une barbouze en fait. Les interrogateurs cependant semblait savoir qui, il était; alors elle comprit qu’il fallait jouer à l’épouse étrangère et soumise qui ne sait pas tout, des activités de son mari. La prison était bondée d’africains et de libyens, supposés collaborateurs au régime du colonel Kadhafi.

Les quelques occidentaux qui s’y trouvait parmi eux avaient été très vite libérés. Elle perdit connaissance pendant le violent interrogatoire, et se réveilla dans une mare de sang. Elle ne savait pas combien de temps s’était écoulé. Elle se rendit compte qu’elle avait été violée et que sans doute les saignements qu’elle subissait étaient dû aux conséquences d’un avortement. Elle demanda de l’aide aux geôliers, ces derniers lui firent comprendre qu’ils avaient mieux à faire que de traiter avec les esclaves. Le 3e jour une aide humanitaire qui avait été larguée en avion en même temps que les armes et les munitions pour les rebelles, leur fut distribuée. Chacun des prisonniers reçu le strict minimum, pour tenir quelques jours. Les malfrats déguisés en rebelles, étaient désormais devenus l’autorités de la ville. Et bien sûr ils n’avaient pas perdu leurs habitudes criminelles, bien au contraire. Les trafics odieux avaient repris de plus bel, des organes frais arrachés aux victimes de guerre étaient livrés quasi quotidiennement à des courtiers surgis de nulle part, payant au prix fort un rein, un cœur, ou un foie humain. L’esclavage aussi offrait de très belles perspectives, tous les chefs de guerre n’avait pas l’opportunité de contrôler un territoire, où il y avait les puis de pétrole. Alors ils transformaient en richesse ce qu’ils avaient à profusion. La mort des êtres humains, et la désolation des survivants au conflit armée. Aussi quelques semaines après qu’elle ait récupéré de son avortement, les geôliers firent miroiter à Mariam, ce qu’ils avaient pour elle. Jolie comme elle était, elle pouvait être vendu à un riche arabe, elle finirait ainsi dans les tréfonds d’un harem au Qatar ou en Arabie Saoudite, comme esclave sexuelle. Ou alors elle pouvait toujours ouvrir les jambes, offrir des grâces sulfureuses à quelques clients que le business de la guerre avait emmené en Libye, et ainsi gagner un peu d’argent qui lui permettrait de quitter le pays. C’était ça, ou subir. Devenir un pute sulfureuse, ou rester souffreteuse, rester prisonnière et endurer de temps en temps des viols de quelques éléments incontrôlables. Elle ne pouvait se plaindre chez personne, la loi c’était eux, les journalistes occidentaux qui couvraient la guerre étaient employés par leurs amis, l’organisation des réfugiés des nations unis non plus ne lui offrirait pas mieux avant une trêve négociée, et en face le gouvernement de Mouammar Kadhafi pour lequel travaillait son mari, qui était introuvable et sans doute mort, tomberait dans quelques jours. Le souffle coupé, par tant de mépris et d’exploitation éhonté de son malheur, Mariam préféra ne pas répondre. Elle resta là, hagarde, le regard vide de toute émotion. Son interlocuteur qui parlait en arabe, lui dit avant de partir : « réfléchit très bien je ne vais pas te faire cette offre deux fois. C’est une chance qu’il faudra saisir ».

Moustapha Kamis avait senti le vent tourner, le colonel Kadhafi avait confié à quelque uns de ses fidèles lieutenants dont son commandant faisait partie, d’exfiltrer sa famille au Niger. C’était une mission secrète et son épouse Mariam en fait, n’avait jamais rien su, de ses véritables fonctions. Elle savait simplement qu’il était un policier, qui ne portait jamais l’uniforme. Kadhafi avait décidé de faire face tout seul à son destin, il avait refusé de quitter la Libye pour sauver sa peau. Pourtant en bon stratège militaire, il savait très bien que la puissance de feu de l’ennemi, était supérieur à l’armée libyenne, et le carnage des bombardements des forces de l’OTAN sur la population de Tripoli qui était sortie faire un bouclier humain autour de lui, avait subi des pertes phénoménales, que la cynique presse occidentale avait tôt fait de lui imputer. Ceci l’avait convaincu que tout ce que l’on voulait ce n’était plus seulement sa peau, mais son pays. Même son appel à la médiation avec gouvernement de transition, s’était perdu dans la déflagration des bombardements de l’OTAN. Ce n’est plus seulement la Libye qui était visée mais toute l’Afrique, il le savait. Alors il avait décidé de leur faire face advienne que pourra. Il savait que même mort il vaincrait l’ennemi, en exposant ses crimes, et que sans doute les autres comprendront qu’il fallait faire échec à cette horde de malfaisants qui avançaient avec la liberté et la démocratie en épouvantail. Comment peut-on tuer un peuple pour le libérer d’un seul homme fusse-t-il un tyran. S’ils voulaient l’occire, ils avaient eu plusieurs occasions et des moyens conséquents. Mais, c’est détruire le pays et s’accaparer de ses richesses, qui les importait. Il faisait partie de la vieille école qui savait que même le sacrifice suprême faisait partie de la stratégie de guerre psychologique. Kamis, après avoir aidé à mettre à l’abris quelques membres de la famille directe et éloignée du Colonel, était revenu en Libye, pour chercher son épouse. Il était très loin traversant le désert du Niger, lorsque l’assaut du 31 Mars sur Benghazi, fut lancé . Il avait reçu les informations selon lesquelles, sa femme avait été enlevée et retenue prisonnière dans la prison désaffectée à l’extrémité sud est de la ville. Il savait où avaient été planqués les 500 000 mille dollars, qui avait été récupéré lors d’une opération contre un caïd de la mafia de Benghazi quelques jours avant que la situation du pays ne se dégrade. C’était facile de se camoufler dans la ville, en se faisant passer pour un combattant. Il avait mené l’opération tout seul. Les temps étaient incertains, on ne pouvait se fier à personne. Premièrement il s’était fait enrôler par une milice comme combattant volontaire Touareg. Il s’était laissée pousser la barbe, et il était pratiquement impossible à reconnaitre. Le chaos aidant à l’est du pays on ne combattait plus vraiment pour chasser Mouammar Kadhafi, du pouvoir mais on combattait beaucoup plus pour élargir son cartel et son influence. Les chefs de guerre véreux désormais faisaient la loi, et il arrivait que la rivalité des factions naisse non pas du soutien ou de l’opposition au régime décadent mais plus aux avantages matériels et stratégiques.

En rentrant dans les ruines de son ancien bureau, il eut un choc à la vue du pandémonium qui y régnait. Il y avait encore les traces de sang sur le sol, et le feu avait ravagé une partie de l’édifice public. Il n’y avait pas âme qui vive dans les lieux. L’ascenseur bien sûr avait été pulvérisé et à la place il y avait un trou béant de plus 20 mètres de profondeur. Il prit l’escalier, il connaissait le chemin par cœur, et arriva au sous-sol. il y avait un bon bout que l’électricité n’alimentait plus l’immeuble, alors la combinaison électronique cachée derrière le faux mur en plâtre ne fonctionnait plus. Il avait prévu un petit cocktail pour faire exploser la porte. Après la déflagration sourde, il attendit une minute pour être sûr que personne ne l’avait entendu. Il entra ensuite dans le coffre-fort. Tout y était liquide et sacs de stupéfiants saisis. Il prit la caisse contenant les billets de banque l’ouvrit et plaça toutes les liasses neuves dans son sac à dos, il était sûr qu’il y avait bien plus que les 500 000 dollars il n’avait pas le temps de compter. Il quitta les lieux tout en mettant le feu au restant du contenu du coffre. Il y en avait pour au moins deux millions de dollars de cocaïne et d’héroïne, peu lui importait.

Le rendez-vous avait été pris depuis avec le responsable de la milice qui contrôlait l’ancienne prison. Il prendrait livraison du colis contre 50 000 dollars, il était obligé de payer autant par ce que les miliciens lui avaient fait comprendre que c’était un colis assez spécial, qui avait eu un mari qui travaillait pour le guide lui-même, et que sa disparition entraînerait des questions. Beaucoup de pattes devraient être graissées pour encourager l'oubli. Sinon en général les femmes de son âge, plus de 25 ans, se négociaient entre 5 000 et 10 000 dollars. En pleine nuit, Mariam fut réveillée par un garde. Celui-ci lui intima l’ordre de le suivre, une fois à l’extérieur de la prison, ses yeux furent bandés et elle fut jetée à l’arrière d’un Pick up, ils roulèrent pendant plus d’une heure après quoi elle fut sortie du véhicule. Les yeux toujours bandés, le canon d’un fusil sur le dos, elle marchait se cognant les pieds sur les mottes de sable. A peine une minute plus tard, elle senti qu’elle était dans une maison. Des bras forts, la soulevèrent du sol et la déposèrent sur un lit. Ensuite elle entendit le garde qui l’avait sorti de la prison lui dire en Tamazight : « ne bouge pas sinon tant pis pour toi ». Pétrifiée elle resta là dans le noir sans dire mot. Quelques instant plus tard elle entendit le véhicule démarré et s’éloigner. Elle n’était pas ligotée, mais avait une peur bleue, pour ôter le bandeau qu’elle avait sur les yeux. Elle pouvait sentir un vent tiède et humide, la mer n’était pas loin. Finalement elle senti une présence dans la pièce et une voix qu’elle connaissait bien lui dit : « Mariam tu vas bien ? » Pendant qu’elle essayait de comprendre si elle n’hallucinait pas, la personne se rapprocha, et lui enleva le bandeau des yeux. En face d’elle se tenait son mari. Pendant qu’elle voulut se rependre en émotion, il lui demanda de rester calme et lui chuchota à l’oreille, en la serrant dans ses bras : « bientôt ce sera fini ». Il y a encore une étape. Il l'emmena à la fenetre et lui montra la mer où une embarcation était en train d’approcher en faisant des signaux lumineux subtiles. Ils embarquèrent dans le silence de la nuit. Quelques heures plus tard ils étaient hors de la Libye. Le propriétaire de la petite embarcation de pèche avait pris des risques bien calculés. Ils connaissaient la mer de ce côté, de la méditerranée comme sa poche. Malgré les radars et le blocus de l’espace aérien et naval par les forces de l’OTAN il n’était pas interdit à un pêcheur de gagner sa pitance. Au cas où il se serait fait arrêter c’est ce qu’il expliquerait, et mieux les 10 mille dollars qu’il toucherait lui mettrait à labris du besoin pour un bon bout.

Mariam après un bref séjour en Egypte suite à son exfiltration de Libye, s’est installée en France avec son mari. Elle est depuis 2014 la mère d’une petite fille. Actuellement elle est entrain de finir un master en gestion hospitalière. Son mari quant à lui s’est investi dans l’immobilier. NB les noms des personnages de cette histoire ont été changés pour besoin d’anonymat.

Hubert Marlin

Journaliste


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