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  • Hubert Marlin

Les misères de la libération :  France 1944


Ali Diop était un pur produit de l’école coloniale, à l’aune de son adolescence il fréquenta l’école des otages de St louis. Une école fondée en en 1855, par le gouverneur colonial Faidherbe. L’enrôlement aux premières heures de ce que les populations locales, considéraient comme un affront et une attaque directe à leur mode de vie et d’éducation, se faisait par la force.

Les autorités coloniales kidnappaient carrément les enfants, les internant dans des écoles où les parents avaient à peine le droit de les visiter. Les colons sans demander l’avis de qui que ce soit, avaient compris qu’il leur fallait une élite. Une main d’œuvre instruite éduquée à l’Européenne, pour les suppléer dans la charge de gestion de leur empire. Les enfants de notables comme le père Diop, maitre supérieur de l’école coranique des mourides de Dhakar -Bango, étaient la cible privilégiée. Si avec les années aller, à l’école du blanc, était rentré dans les habitudes des citoyens les plus nantis des villes comme St Louis, cela ne restait pas moins un challenge, aussi bien pour les apprenants qui rentraient à l’école, à l’âge de la puberté, vierge de tout savoir occidental.

Ali Diop avait eu la chance en dehors de son Dioula maternel, de côtoyer les langues étrangères comme le français, et l’arabe, à cause de la position de son père.

Il était né en 1922 à Dakhar -Bango, un village situé à 9 kilomètre de St Louis. A 10 ans plus jeune que la majorité de ses camarades, il commença à fréquenter l’école coloniale, Il fallait se lever tôt le matin pour parcourir les 9 kilomètres qui séparaient Bango de St Louis, une corvée qui avait découragé plus d’un, et encouragé les plus téméraires comme lui.

Après un certificat d’aptitude aux études supérieurs, logiquement il postulat à l’entrée à l’école normale William Ponty, de Sébikhotane où il opta pour la médecine. Deux années plus tard, ce fut l’appel du 18 Juin 1940, la métropole était en guerre, il fallait la défendre. L’enrôlement dans les rangs de l’armée pour ceux qui comme lui s’étaient ouvert au monde grâce à l’éducation coloniale, était logique. Il se sentait redevable, de quelque chose envers la France. Cependant dans la réalité, les choses n’étaient pas aussi simple. Les 350 000 africains qui auront aidé à libérer le monde occidental du fascisme n’étaient pas en majorité des volontaires. L’autorité coloniale avait fait jouer comme d’habitude sa force dissuasive, pour meubler les rangs de son armée. Beaucoup de parents ne pouvaient pas empêcher leurs enfants d’être des recrues. Certains polygames ayant plusieurs fils, décidaient simplement de sacrifier l’un de leurs enfants, pour une cause qu’ils ne connaissaient pas, et insistaient après qu’on leur fiche la paix, estimant qu’ils avaient déjà payé un impôt par ce fils envoyé dans des terres lointaines, combattre un ennemi que l’on disait redoutable.

Par simple déduction ils savaient que celui qui avait réussi à terrasser le terrible colon français dans sa propre patrie, ne pouvait qu’être plus terrible encore, l’espoir de revoir leurs fils étaient mince.

Ali Diop, n’avait pas eu le temps de dire au revoir à ses parents, alors qu’il s’enrôlait dans l’armée. Les choses étaient allées très vite. 3 semaines d’entrainement intense, avait réussi à lui octroyer une agilité dans le maniement des armes. Cependant le meilleur de son enseignement de soldat, il le connu sur le champ de bataille.

Pendant des années dans l’enfer européen, l’homme blanc avait été démystifié. Il avait vu la misère et le désespoir, senti l’odeur ocre de la mort. Un mélange de poudre et de sang qui semblait asphyxier le tréfonds de son âme.

La guerre quelque chose d’horrible que même l’acte héroïque n’anoblissait pas à son avis, les héros des uns, étant souvent les criminels pour les autres.

Après le débarquement de Provence du 15 août 1944, qui suivit celui de Normandie du 6 juin 1944, il sentait que la guerre tirait à sa fin. Le sud de la France était presque libre et une bonne partie de l’Italie avait été reprise aux allemands après des batailles épiques de ses frères d’arme, du continent. Le général Juin et ses troupes africaines, avaient réussi à prendre Monté Cassino dans des combats à mains nues. Un bastion allemand, où la coalition anglo-américaine avait échoué, à plusieurs reprises 6 mois durant, avec une artillerie pourtant plus lourde en plus de l’aviation.

La Wehrmacht, inhibée dans son idéologie raciste avait cru faire une bouchée de ces fantassins exotiques. Ils l’apprirent à leur dépens. Le général Juin et ses hommes attaquèrent là où on les espérait le moins. La montagne. Ils firent sauter la garnison allemande du général Kesselring, et ouvrirent le chemin vers Rome, tandis que les bombardements alliés eux s’étaient contentés de détruire le monastère croyant que les allemands s’y cachaient. L’héroïsme des forces africaines dans les batailles d’Italie, n’avait d’égal que la campagne de dénigrement qui s’en suivie en leur encontre, dans des accusations d’exactions peu honorables, comme le vol de bétail ou le viol des italiennes. Les italiens décidèrent de faire des marocains des violeurs, créant le néologisme marochinare, (marocaniser) qui devint une allégorie du viol. Un disque que l’on avait déjà entendu lors de la reprise de l’Alsace Lorraine, par les troupes africaines pendant la première guerre mondiale.

Ali Diop faisait, partie des 53 tirailleurs sénégalais qui s’étaient évadés du « Frontstalag » de Lyon grâce au concours de quelques maquisards français et polonais. (camps de rassemblement de prisonniers de guerre de tous grades Les FRONTSTALAG constituaient, en quelque sorte, de véritables camps de transit pour les prisonniers avant leur acheminement vers les camps définitifs situés en Allemagne) Ils avaient alors créé « la section franche des tirailleurs du Vercors ». Proche du 11ème cuirassier. Ils guerroyèrent vaillamment lors de la terrible bataille du Vercors de juillet 44 et contribuèrent, après au débarquement de Provence dans la nuit du 14 au 15 Août, en nettoyant le chemin par des intrusions de style commando dans le camp de l’ennemi. Le 22 Août, ils étaient auprès de leurs amis du maquis, pour libérer Romans-sur-Isère. Leur lieutenant, Samba N’Dour tomba sous les balles ce jour-là.

En regardant l’immensité des dégâts et la pile des corps que l’on ramassaient dans les rues, Diop, lui le fils d’imam, eut une pensée pieuse envers tous ces morts et le Commandant Samba. Une force de la nature qui n’avait d’égale que son courage et son intégrité morale. Un contraste avec la boucherie humaine, qui se vivait au quotidien. En 4 années passées au front il avait vu tomber des milliers d’hommes, cependant la mort restait toujours cette grande énigme. Il n’avait jamais vécu à Dakar, mais pendant des moments de répit et durant leur emprisonnent, Samba, lui racontait la vie dans sa ville natale, et dans son quartier la Madina, où il espérait retourner après la guerre. Un retour qui ne se ferait jamais.

Logiquement Diop prit le commandement en tant que lieutenant en second.

Pendant les derniers jours de la guerre il senti que les chosent étaient en train de changer. Il flottait comme une atmosphère de froid, entre les africains et les troupes françaises blanches, et anglo-américaines. Si la population était enthousiaste et leur en était reconnaissante, à bien des égards ce n’était pas pareil pour le commandement des forces alliés, qui désormais avait compris qu’il fallait politiser, la victoire finale. Au point où allaient les choses, il comprit que France, redeviendrait très bientôt amie avec l’Allemagne qui l’avait combattu, avant même que les africains ne deviennent indépendants, et l’influence de son allié américain sur sa politique étrangère, n’allait qu’aggraver les relations déjà tendues avec l’Afrique subsaharienne.

En Alsace après des batailles homériques, les régiments Africains sur ordre de l’armé américaine qui commandait alors les forces libres, avaient été transférés vers le sud de la France pour être remplacées par des troupes uniquement blanches, pendant que le gros de l’effort avait pourtant été fait par eux. Il ne fallait pas donner une image hyper conquérante des forces africaines. La seconde division blindée une force d’élite commandée par général Leclerc, qui entra sur Paris, fut aussi blanchie, sur les ordres des Yankees. Plus de 3500 soldats africains rentreront dans l’infanterie moins huppée, ou seront démobilisés en 1943. Pour les mêmes raisons racistes tous les résistants Antillais et Guyanais non moins vaillants, seront gommés de l'histoire de la libération de la France, et exclus du conseil national de résistance en 1945. Cependant une fois au Sud, les soldat africains firent encore un boulot formidable. Beaucoup ont spéculé sur cet héroïsme africain ; estimant que la motivation de faire un travail propre, était peut-être liée au fait qu’il voulait retourner chez eux, et en même temps prouver à l’homme blanc qui les avait toujours regardé de haut qu’ils valaient mieux que le code de l’indigénat. Cependant la raison principale était dans les origines. Les Africains étaient des guerriers nés, beaucoup descendaient des grands guerriers ouest africains, berbères et arabes…

Après la bataille de Lyon, officiellement la guerre était terminée pour son unité. Le territoire français dans sa quasi-totalité était de nouveau français. Pendant que l’on fêtait la libération paradant sur l’avenue des champs Elysée à Paris, les troupes africaines elles avaient été cantonnées dans l’oubli. On donna la meilleure place à une Amérique, qui après avoir profité de la guerre en commerçant aussi bien avec les alliées que la Wehrmacht, dont les camions et certains moteurs d’avions, étaient conçus par Ford et General Motors, sans compter le financement de l’hitlérisme qui se fit par les circuits bancaires américains.

Les Etats-Unis était entré en guerre, par ce que les chances étaient désormais grandes pour elle de gagner et de dominer le monde.

La guerre froide ne commença pas après la seconde guerre mondiale, mais bien pendant la seconde guerre mondiale, avec des calculs stratégiques. La guerre mondiale portait bien son nom, celui qui l’emporterait, serait le maître du monde et l’Amérique le comprit très vite. Même le sang de ses soldats tombés au champ d’honneur, était un sacrifice calculé. Ils étaient tombés, pour la grandeur de l’Amérique et non pour la défense des idéaux de liberté et de fraternité. Il était impossible pensa-t-il qu’une Amérique ségréguée soit capable de faire sienne des valeurs de liberté de justice et de fraternité. Pendant les rares moment de répit, il avait étudié les adversaires, récupérant tout ce qu’il pouvait trouver sur eux. Pendant le long siège de l’Alsace, il avait appris l’Allemand et captait de temps en temps les programmes des radios allemandes. Malgré la propagande, il avait réussi a tirer souvent des enseignements importants. Les allemands donnaient une meilleure description de la mentalité des forces alliées anglo-américaines.

Pendant qu’il voyageait en direction du Havre où il prendrait le bateau qui leur reconduirait au pays, il ne pouvait s’empêcher de penser que la guerre, qui venait de s’achever serait une opportunité pour certains, et eux les africains, malgré tout le sang versé pour libérer un pays qui se refusait de les considérer comme des hommes égaux, ils n’en tireraient rien. L’essentiel pour eux seraient de prendre leur destinée et celle de leurs pays en main, en tout cas œuvrer à leur liberté au moins cela, la France le leur devait. Il était inadmissible qu’ayant libéré les colons de la barbarie de leur frère germanique, que ces mêmes colons continuent à les déshumaniser dans l’enfer du colonialisme légalisé par le code de l’indigénat.

Au Havre il remarqua avec une certaine amertume, que les libérateurs américains commençaient de plus en à se comporter comme les allemands pendant l’occupation. Le racisme de la France avait porté aux nues l’Amérique ; sacrifiant, le sacrifice des forces africaine, sur l’autel de la suprématie blanche. Cependant dans cette suprématie blanche, l’Amérique semblait avoir pris le meilleur sur la France et surtout les françaises, que les GI’s culbutaient comme ils voulaient où ils voulaient. Les plaintes et les supplications du maire de la ville aux autorités américaines n’y changèrent rien. L’on disait volontiers que si pendant la guerre il fallait cacher les hommes, pendant la libération il fallait cacher les femmes qui étaient considérées comme un butin de guerre des vainqueurs. La misère aussi de l’après-guerre n’aidait pas les choses. Les femmes réduites à la mendicité, n’hésitaient pas à ouvrir les jambes pour les 4 C. chocolat, cigarette, chewing gum, Coca cola. Il valait mieux être une pute pour les yankees, qu’une pute ayant couché avec les soldats allemands ; car la chasse aux sorcières faisait de ces femmes des victimes expiatoires d’une France et de ses alliés qui n’avaient trouvé rien de mieux, que tondre le crane de ces donzelles, et de les balader nues dans les rues, avant d’être parfois exécuté de manière sommaire. Il y avait la peur dans la cité en France, les villes libres devinrent des villes cruelles. Une dénonciation fondée ou fallacieuse pouvait vous envoyer au peloton d’exécution.

Ali Diop, avait compris en parcourant un exemplaire de la revue de l’armée américaine Stars and Stripes, que l’opération de Normandie avait été présentée aux GI’s américains comme une aventure érotique, où les survivants recevraient en butin le corps des françaises, qui seraient toutes des femmes aux mœurs légères, que les années de guerre avaient privé de luxure. Les viols devinrent monnaie courante, la situation devint si grave que la fameuse amitié franco américaine, en pris des coups sérieux. Il fallait faire quelque chose pour sauver les meubles, et comme d’habitude le bouc émissaire fut trouvé. Pendant que l’on avait déjà accusée les troupes marocaines de viol en Italie, des faits qui s’étaient révélé moins vrais que la propagande. En France il eut des procès expéditifs sur la question des viols.

Sur 156 coupables de viol jugés par la cour martiale américaine, 132 étaient des soldats noirs qui pendant la guerre, à quelques exceptions près comme les aviateurs de Tuskedee, étaient confinés à des tâches subalternes comme le ravitaillement et l’entretien logistique des soldats blancs. Les » GI’s Jody » comme on les surnommait, subissaient la ségrégation de manière violente. Les lois non écrites du deep south selon lesquels le noir ne doit jamais toucher à la femme blanche s’appliquèrent sans merci. La seule clémence que les commandants de l’armée américaine trouvèrent, fut de ne pas faire exécuter ces noirs par la guillotine qui restait le seul mode d’exécution en France depuis la révolution et ce jusqu’ en 1977 avec l’abolition de la peine de mort qui intervint en 1981 sous la présidence de François Mitterrand. (Ironie du sort le dernier homme à être exécuté par la guillotine fut un africain originaire de Tunisie. Hamida Djandoubi avait été convaincu du meurtre de sa concubine française.) Les commandants américains jugeant la guillotine trop salissante firent venir des Etats-Unis un bourreau spécialiste en pendaison comme dans les lynchages du sud.

Pendant qu’en France, les américains traînaient les jambes refusant de céder l’autorité à la France, battant la monnaie et contrôlant l’économie et l’administration, certains étaient d’accord de faire porter le chapeau des horreurs de la libération à une race "étrangère". De l’autre côté l’Amérique puritaine, se lava les mains, en passant sur l’échafaud des soldat noirs, qui pour certains avaient eu le malheur de penser que, puis qu’ils étaient américains, ils pouvaient aussi se permettre des écarts de conduite comme les soldats blancs. De manière tacite, la France et son allié américain décidèrent d‘éclaircir leur quiproquos en casquant du nègre. Leur respect mutuel n’avait d’égale que le dédain tout aussi mutuel de la race dite noire. Les événements de Thiaroye quelques mois plus tard, où les soldats africains allaient être massacrés pour avoir osé demander leurs arriérés de soldes à l’empire colonial, n’allaient que venir confirmer ce que les soldats africains savaient déjà, au sortir de la seconde guerre mondiale. Comme pendant l’esclavage, au cours du conflit pour l’hégémonie mondiale, ils avaient simplement été utilisés comme de la chair à canon. La gloriole ou le pécule pour service rendu, était hors de question.

Ali Diop, échappa au carnage de Thiaroye pour la seule et unique raison, qu’il s’était démobilisé, pour retourner à l’école de médecine, valait mieux aider à sauver des vies que les détruire.

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