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  • Hubert Marlin

Entretien Avec la Romancière Leonora Miano


L’invitée de la page littéraire de Flashmag ce mois-ci est une auteure dont le cheval de bataille est l’expérience subsaharienne et afro descendante. A travers des personnages dont elle souhaite faire saillir l'individualité, elle interroge l'impact de la grande histoire sur la petite. Pour elle, il est primordial de s'intéresser à l'intimité des populations souvent envisagées de l'extérieur, perçues essentiellement par le biais du phénotype ou du mouvement. Auteure de 7 romans, 1 texte théâtral, 1 recueil de conférences et 2 recueils de textes courts, elle est la lauréate de plusieurs prix littéraires dont le Grand Prix littéraire de l'Afrique noire, en 2012 (pour l'ensemble de son œuvre), Le Trophée des arts afro-caribéens pour Les aubes écarlates : (catégorie roman) en 2010, le Prix Goncourt des lycéens en 2006 pour Contours du jour qui vient, lePrix Seligmann contre le racisme 2012 pour Écrits pour la parole,et bien d’autres.

Leonora Miano dont le roman La saison de L’ombre vient de paraitre aux Éditions Grasset, est notre invitée. Dans les lignes qui suivent elle nous en dit un peu plus sur sa personne et son œuvre.

Flashmag :Salut Leonora, nous sommes ravis de vous avoir comme invitée de notre rubrique littéraire. Le temps de cet entretien notre tribune est la vôtre. Pour entrer dans le vif du sujet, notre propos introductif ayant déjà donné un bref aperçu de qui vous êtes, nous aimerions savoir pourquoi Leonora choisit d’embrasser l’écriture. Quel est le catalyseur de votre entrée dans le monde des lettres?

Leonora Miano : Le choix de l’écriture et l’entrée dans le monde des Lettres sont deux choses très différentes. Je n’ai pas choisi l’écriture, je l’ai trouvée. Dans mes jeunes années, elle me servait surtout à exprimer des choses difficiles à partager avec d’autres, à me sentir libre et apaisée. J’ai écrit longtemps sans penser en faire un métier, même si cette activité revêtait un caractère important à mes yeux. Je ne me suis envisagée comme écrivain – une personne dont les écrits sont publiés – qu’une fois devenue adulte. C’est à la musique que je me destinais principalement, et il m’est apparu que ces deux disciplines étaient souterrainement liées. Il n’y avait donc pas de choix à faire, chacune me permettant d’explorer des aspects différents de ma propre expérience. Je ne saurais dire quel fut le catalyseur de mon entrée dans le monde des Lettres, comme vous dites. C’est venu naturellement, lorsque j’ai commencé à travailler sur des questions qui dépassaient ma petite personne. De toute façon, c’est dans l’échange avec l’autre que notre création prend de la valeur. Elle ne peut avoir de sens si elle n’est pas livrée au public.

Flashmag :Née au Cameroun vous arrivez en France en 1991 pour continuer vos études, qu’elle influence cette émigration a-t-elle eu sur vos choix d’écriture?

Leonora Miano : Aucun. On ne peut pas dire que le fait d’avoir quitté mon pays ait influé sur mes choix. Ils ont tout simplement été influencés par mon vécu et des thématiques qui m’habitaient depuis le Cameroun ont continué à alimenter mes travaux. Je me passionne pour les expériences subsahariennes et afro descendantes depuis l’adolescence.

Flashmag :La thématique du drame de l’africain face à l’occident est très récurrentes dans votre œuvre, notamment avec l’esclavage. Pensez-vous que jusque-là l’histoire énoncée sur ce phénomène ne soit pas assez correcte?

Leonora Miano : Je n’écris pas sur l’esclavage, mais sur la Traite transatlantique. Ce sont deux sujets différents, bien que liés. L’esclavage colonial ne fait pas partie de la mémoire subsaharienne, la Traite en fait partie. Si c’est d’elle que vous parlez, elle n’est le sujet que de deux textes sur douze dans ma production, et apparaît comme motifs dans les autres. Il me semble primordial que des Subsahariens énoncent une parole sur cette question qui les concerne au premier chef. Nous ne sommes pas nombreux à le faire. C’est pourtant cette histoire particulière qui a fait de nous des Africains et des Noirs, puisque nos ancêtres ne se définissaient pas ainsi. Il me semble illusoire de prétendre à la connaissance de soi, lorsque l’on fait le choix de minorer 500 ans de sa propre mémoire. 500 ans, c’est la moitié d’un millénaire.

Je ne me pose pas la question de savoir si l’histoire de la Traite, telle que couramment véhiculée, est ou non correcte. Ce qui me préoccupe bien davantage, c’est ce que les Subsahariens auraient à dire de la manière dont les événements se sont déroulés chez eux, et comment ils les ont vécus. Les autres parlent et disent ce qu’ils croient devoir dire. L’Afrique subsaharienne tarde à faire entendre sa voix, à réhabiliter ses résistances et donner du sens à cette histoire complexe qui l’a totalement bouleversée. C’est sa parole que j’attends à présent.

Flashmag :l’esclavage pour nous c’est un tout y compris le commerce des esclaves qu’on ne saurait dissocier. S’agissant de votre plus récent ouvrage, La saison de l’ombre, vous semblez pointer un doigt accusateur sur les peuples de la côte subsaharienne pour avoir contribué activement à l’esclavage. Ne pensez-vous pas que l’histoire a assez meurtri le peuple noir pour l’accuser lui-même de sa propre misère? En outre ne pensez-vous pas que ceux qui furent déportés aux Amériques et ceux qui restèrent dans le continent mère, ont subi le même marasme surtout lorsque que connait les horreurs des travaux forcés au Cameroun (chemin de fer, plantation d’hévéas) ou au Congo plantation du Roi Belge Léopold, où plusieurs africains périrent comme forçats ?

Leonora Miano : Je crois que vous n’avez pas lu La saison de l’ombre, puisque vous me parlez d’esclavage. Il n’en est pas question dans cet ouvrage qui évoque le sujet de la Traite transatlantique, telle que vécue par des Subsahariens de l’intérieur. Le roman célèbre avant tout les résistances subsahariennes les plus fragiles, et met à l’honneur les arts de vivre et les spiritualités des espaces bantous d’Afrique centrale. Puis-je vous inviter à vous le procurer…

Je suis moi-même originaire de la côte du Cameroun. Je peux vous assurer qu’il n’y a pas de question à se poser sur la participation de certains notables au trafic humain transatlantique. Les historiens camerounais de la période actuelle effectuent un travail visant à connaître les routes de Traite et les villages producteurs de captifs, dans ce qui devait devenir le Cameroun. Le déni en la matière ne sera d’aucun secours. Ce qu’il faut, c’est entrer dans la complexité de la chose et l’analyser avec une grille de lecture plus humaine que raciale. La grille de lecture raciale est celle des négriers. Veuillez m’excuser de ne pas la faire mienne, lorsque j’écris selon le point de vue de personnes qui ne s’envisageaient ni comme Africaines, ni comme Noires. Pour les anciens subsahariens, il n’y avait pas de peuple noir, ni de fraternité raciale, la notion de race ne faisant pas partie de leurs conceptions.

Je ne vois pas en quoi j’accuse le peuple noird’être responsable de sa propre misère. Les notables qui ont décidé de fournir des captifs aux négriers ne constituaient pas la majorité des populations subsahariennes de l’époque. Ils n’ont agi que pour leur propre compte, et les peuples subsahariens n’ont pas profité du trafic transatlantique quand les populations européennes en ont bel et bien bénéficié. Certains de ces notables subsahariens étaient, à l’image de quelques dirigeants subsahariens actuels, des êtres cupides et tristement futiles.

Les Subsahariens d’hier et d’aujourd’hui sont des êtres humains comme les autres. Du moins, ai-je la faiblesse de le croire… Or, il arrive, et sous tous les cieux, que les êtres humains commettent des crimes. Pourquoi nous exclure nous-mêmes de l’humanité en prétendant le contraire? Je n’ai jamais rencontré de Caucasiens qui aient honte d’être eux-mêmes sous prétexte qu’Hitler et Staline étaient des monstres caucasiens. Il est impératif de travailler sur cette conscience dégradée de nous-mêmes qui nous fait rougir de honte dès qu’on nous annonce que des Noirs ont mal agi. J’avoue n’avoir absolument aucun complexe, ce qui me permet de ne baisser les yeux devant aucune vérité.

Vous comparez la violence coloniale à celle de l’esclavage colonial. Je vous laisse la responsabilité d’un tel raccourci, et l’incompréhension qu’il démontre, quant à la réalité de la condition des Afro descendants issus de la Traite. Je ne vais pas vous donner une conférence ici sur la rupture ontologique qu’a constituée, pour les Afro descendants, la perte du sol originel et de tout ce qui était lié à ce territoire. Avant de parler depeuple noir, peut-être faudrait-il lire l’histoire des uns et des autres avec davantage de rigueur et de respect.

Flashmag : il y’a bien des juifs et des noirs qui ont collaboré avec le régime Nazi cela n’exonère en rien les instigateurs de ces affres. En outre Il y’avait bel et bien un code de coloniale de l’indigénat assimilable au code noir esclavagiste, plusieurs population à l’intérieur de leur pays furent déportée au Cameroun c’est le cas des ressortissants des ethnies, Bassa’a et Eton, qui se sont retrouvée au sud-ouest pour travailler par force dans les plantations des colons, ces histoires aussi doivent être dites. Tout comme le génocide perpétré par l’armée française, lors de la guerre d’indépendance dans votre pays le Cameroun. Il y’a en effet une zone d’ombre compacte en Afrique entre le début de l’esclavage et les indépendances que vous avez essayé d’éclairer. Tant mieux. Je vous invite à lire le livre Les Fantômes du roi Léopold : La terreur coloniale dans l'État du Congo, 1884-1908 d’Adam Hochschild

S’il fallait catégoriser votre style, de quelle école vous réclameriez vous : classique réaliste impressionniste?

Leonora Miano : Je ne me réclame d’aucune école. Ce qui m’intéresse, c’est de produire une esthétique personnelle.

Flashmag :Vous êtes une écrivaine d’origine subsaharienne. Que pensez-vous de la place de l’auteur afro francophone dans le concert des lettres aujourd’hui? Certains estiment qu’il reste confiné à un domaine de par sa sempiternelle thématique ancestrale. Même si le passé est un gage pour le futur on en voit très peu qui s’engagent dans la problématique actuelle d’un peuple noir qui est en train de s’assimiler à l’occident et au néo esclavagisme pourquoi selon vous? Cela serait –il lié au refus de poser les questions qui gênent puisque la littérature africaine reste pour la plus part éditée par des maisons de publication occidentales ?

Leonora Miano : De qui parlez-vous en évoquant la « sempiternelle thématique ancestrale »? Il me semble, au contraire, que les auteurs subsahariens sont très peu nombreux à travailler sur l’histoire ancienne de leur continent. Je veux parler de l’histoire précoloniale, celle de l’Afrique impériale, par exemple. Où apparaît-elle dans les romans des auteurs subsahariens? Si nous citions dix auteurs contemporains, nous verrions que leurs thématiques n’ont rien à voir avec le passé, les ancêtres, etc. Cela demande d’effectuer des recherches, et ce n’est pas une tendance lourde chez les écrivains subsahariens francophones. Lorsqu’ils acceptent d’en faire, il leur est plus aisé de travailler sur les USA où l’expérience noire est bien documentée.

Or, pour moi, la première mission de l’écrivain subsaharien, qu’il soit francophone ou pas, est de placer la figure subsaharienne au centre de son écriture. Il doit la montrer dans ses dimensions les plus complexes, les plus subtiles. C’est ainsi que nous pourrons donner du sens à notre expérience, au lieu de pleurnicher parce que l’histoire nous a particulièrement meurtris. Il faut embrasser ombre et lumière, redresser la tête. Notre quête doit être celle de la verticalité. Il n’y a pas d’injonction à formuler, en ce qui concerne les thématiques à aborder. Ce qui compte le plus, c’est le travail sur les personnages.

Ce que vous appelez le peuple noira été créé par l’Occident, puisque c’est la racialisation de la Traite transatlantique qui crée cette catégorie. Les termes Africains et Noirs sont des rappels constants de l’aliénation et de la domination. Si l’on souhaite continuer à les employer, encore faut-il les investir, au préalable, d’une signification conforme aux aspirations de ceux qui sont appelés ainsi. Vous parlez d’assimilation à l’Occident. L’hybridation culturelle est un fait. Elle ne saurait dédouaner les Subsahariens d’énoncer une parole propre et de regarder le monde à leur manière. C’est encore possible, mais cela exige de se redresser sans attendre que d’autres viennent le faire pour vous.

Si les auteurs subsahariens francophones sont d’abord publiés en Europe, c’est pour deux raisons : 1/C’est la condition pour qu’ils soient lus dans leurs pays d’origine, et d’ailleurs, par un très faible nombre de personnes, la majorité n’étant pas assez bien alphabétisée. La surface de réception des œuvres sur le continent est donc très faible. 2/ Il n’y a pas encore d’éditeurs dignes de ce nom dans les pays subsahariens francophones. Cette situation aussi est appelée à changer.

Flashmag :vous parler de la traite negrière dans votre ouvrage, et beaucoup d’écrivains africains avant vous hormis des gens comme Mongo Béti ne se sont jamais assez engagés contre les maux de leur époque, c’est un fait indéniable qu’ils ressassent plus souvent le passé personne ne leur en veux de vouloir raconter leur histoire mais il faudrait bien la placer dans le contexte actuel et être plus engagé. combien d’ouvrages sont parus sur le néocolonialisme, les nouvelle vagues d’immigration et les démocraties imposées par l’occident? En outre il y’a bien plus de lettrés en ce 21e siècle sur le continent. Même si les africains doivent prendre l’habitude de lire leur compères un travail doit être fait a ce niveau ...

Pour en revenir à votre ouvrage La saison de l’ombre, quelle en est la cible et quels objectifs aimeriez-vous atteindre ?

Leonora Miano : Je n’ai pas de lectorat cible en tête. Le livre s’adresse à tous, et présente, je le crois, une parole encore trop rare. Mon objectif premier était précisément d’écrire ce qui n’est pas dans les livres : la perte et l’arrachement, vécus par les Subsahariens pendant la Traite transatlantique. La saison de l’ombre tente de faire revivre un monde disparu, perdu même pour les Subsahariens. L’ouvrage rappelle aussi, et dès son intitulé, que l’ombre ne doit avoir qu’un temps. Le jour doit succéder à la nuit la plus longue.

Flashmag : Avant de clore cet entretien avez-vous un mot spécial envers le public? Quel est votre agenda pour la période à venir?

Leonora Miano : Mon agenda est en ligne sur : www.leonoramiano.com

Flashmag : Leonora Miano, Flashmag et son lectorat vous remercient pour cet entretien cordial et ouvert.

Propos recueillis par Hubert Marlin Jr.


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